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Les éditions La Tempête


De la littérature philosophique.

C’est à Bordeaux, en 2015, que La Tempête a été fondée par un petit groupe d’amis qui se tenaient à distance tant du travail salarié que de l’université, animés par une seule certitude : tout faire pour ne pas mener une vie en compromis avec le cours désastreux du monde. Pour se faire un peu d’argent, ils travaillaient sur les marchés de bouquinistes de Bordeaux, se répartissant égalitairement les gains, tout en mettant chaque mois un peu d’argent de côté pour réaliser un projet commun durable : la création d’une maison d’édition.
C’est d’abord l’envie de publier un ouvrage de Georg Lukács L’Âme et les formes, épuisé depuis 1974, qui donna la première impulsion à leur projet. La différence établie par Lukács entre la vie et la vie, la première comme suite inutile de taches, et la seconde comme vie ayant rejoint son essentialité, parlait à ces En-dehors. Ils ne purent en obtenir les droits, mais avaient entre temps contacté un traducteur pour ajouter à cette édition de L’Âme et les formes le dialogue De la pauvreté en esprit, figurant en annexe de l’édition allemande. Avec l’accord des ayants droit de Lukács, ils publièrent cet appendice isolément accompagné d’une introduction de leur cru : la maison d’édition était lancée.
Sur les conseils d’une amie éditrice qui guida leurs premiers pas, ils se constituèrent en association sur la base du bénévolat étant entendu qu’aucun d’entre eux ne percevrait la moindre rémunération en rapport avec leur activité éditoriale. Pas d’autre organisation ou formalisation que celle de l’amitié : des discussions, parfois vives, une estime commune, et la certitude que « l’avis de l’autre t’enrichit plus qu’il ne te plombe. » Chacun des membres – ils sont quatre actuellement – doit être en mesure d’accomplir toutes les tâches. Tous ont donc appris à maîtriser la mise en page, la comptabilité, la correction des textes, même s’il leur arrive de solliciter l’expertise d’un ami, correcteur de métier, pour certains ouvrages. Ce principe de la rotation des tâches est pour eux essentiel et ils luttent contre toute tendance à la spécialisation qui apparaît insidieusement avec le temps.

Dès le départ, ils avaient un certain nombre de textes en tête. C’est le cas du livre écrit par le collectif autonome de la librairie des femmes de Milan Ne crois pas avoir de droits ou encore de Race d’Ep ! de Guy Hocquenghem. Il y avait aussi le recueil de textes de Simone Weil intitulé Force et malheur rappelant le lien profond l’unissant à l’anarcho-syndicalisme pour battre en brèche les tentatives de récupération de la philosophe par certains courants d’extrême droite.
À l’origine, chaque ouvrage devait être précédé d’une introduction écrite en commun, occasion pour ces hors-université de se fixer un « cadre » de réflexion collective et de discussion. Aujourd’hui ce n’est plus systématique car le rythme de parution s’est accéléré, passant de deux à cinq ouvrages par an, depuis la décision de travailler avec un distributeur.
Ils ont commencé leur activité en auto-diffusion, passant des journées entières à marcher dans les rues de Paris ou d’autres villes avec des sacs à dos chargés de livres et de bons de dépôt. Cela correspondait à leur vision de l’activité d’éditeurs : suivre, et défendre, au plus près possible, les textes qu’il leur semblait important de faire connaitre. « Mais, estiment ils, ce fut une chance de rencontrer les amis d’Hobo diffusion. Sans eux, peut-être que nous nous serions épuisés, éreintés et perdus dans des comptes de boutiquier. Être avec eux, c’est continuer à travailler en amitié. C’est faire exister, dans ce monde, quelque chose d’un monde à venir. »
Les services de presse sont rares et la Tempête ne court pas les salons, préférant faire confiance aux libraires pour défendre son catalogue. Certains ont pris en considération leurs publications dès le début, et continuent à les mettre en avant, malgré le caractère dense et austère de certains ouvrages. Quand cela est possible, des rencontres et débats sont organisées autour des parutions.

Le catalogue cherche une cohérence sans enfermement idéologique. On y rencontre autant des auteurs des « courants chauds » du marxisme que des militants homosexuels, autant des poètes que des anthropologues. « Un libraire a qualifié un jour nos livres de « littérature philosophique », expliquent-ils, ce qui est une heureuse formulation. Les ouvrages de Furio Jesi par exemple, dont les livres tentent, avec les outils du mythologue, de déchiffrer et désactiver les mythes de la modernité furent pour nous d’une importance centrale. Tenter de comprendre, comme il s’y applique, quel est le fondement mythologique profond de cette « culture de droite » dans laquelle nous continuons tous de vivre, y compris ceux qui se veulent à « gauche », est pour nous d’une grande urgence. Nous avons aussi tenté de donner une visibilité à certains courants souterrains de la critique radicale, qui n’ont jamais cessé d’analyser les mutations du capital, comme en témoignent les textes incendiaires de Giorgio Cesarano ou les démonstrations éclairantes de Jacques Camatte. Cela afin de retisser nuitamment les fils d’une tradition cachée. » Mais ils font aussi entendre les voix de penseurs remettant en cause le régime affectif qui assoit la domination du capitalisme tardif comme Guy Hocquenghem ou Mario Mieli.
Leur catalogue est composé en majeure partie de livres de « fond », mais chacun d’eux a une valeur que l’on pourrait qualifier de « stratégique ». À contretemps de l’actualité, afin d’y répondre en cherchant moins le succès que l’impact, comme affirmait Heiner Müller. Ainsi, feront-ils bientôt paraître un recueil d’interventions de Mario Mieli, principale figure théorique du mouvement homosexuel italien des années 1970 dont la découverte fut pour eux comme une bouffée d’air frais : « Il semble être notre contemporain : coincé entre des mouvements réformistes attachés à revendiquer leurs identités libérales et consuméristes, et l’indifférence, quand ce n’est pas l’hostilité de certains membres de la critique radicale autour des questions sexuelles » Doivent être bientôt publiés des textes du jeune Siegfried Kracauer, penseur juif du début du XXème siècle, sensible à la modernité, bouleversé par la révolution russe de 1917 et qui, mêlant culture messianique et marxiste, s’éveille à une critique du capitalisme comme réifications des rapports sociaux. Ainsi qu’une réflexion du collectif anglophone Endnotes qui met en regard l’histoire des groupes de la gauche communiste et révolutionnaire et les écrits de psychanalystes, pour parvenir à penser les difficultés que rencontre chaque collectif voulant s’organiser, que ce soit théoriquement ou pratiquement, contre la mutilation de la vie.

« Dans la situation de crise durable que nous vivons, nous devons déployer des contre-mondes. Et ceci depuis toutes les activités utiles, qu’il s’agisse d’édition ou de maçonnerie. Nous ne devrions pas trouver étonnant, ni même scandaleux, que des personnes qui soutiennent ce monde n’aient pas d’intérêt à diffuser une critique de celui-ci sauf si cela rapporte (…) Les "grands éditeurs" saturent les librairies de "nouveautés" médiocres, ce qui produit une rotation proprement infernale des livres. Le libraire, face à l’arrivée régulière d’un nombre astronomique de ces "nouveautés", n’ose pas prendre les ouvrages d’auteurs peu connus et s’il les prend, il ne les conserve pas en stock. Le système des "retours" tourne à fond dans ce système inspiré de celui de la grande distribution. Cela vaut également pour l’édition, où les tirages, qui se font à la baisse pour ne pas avoir trop de frais de stockage, sont rapidement épuisés et rarement réimprimés. Puisque l’investissement dans la "nouveauté" doit primer sur le fond, cela coûte plus que ça ne rapporte.
Pour contrer cette situation à flux tendu, affirment ils, il faut savoir prendre le large et tenter un autre rythme comme le font toutes les librairies décidées à ralentir le flux assourdissant des "nouveautés", afin de se concentrer sur la défense d’un fond de qualité. Gageons que c’est cela qui, finalement, ouvrira un futur moins périssable. »

Éditions La Tempête
editionslatempete@gmx.fr

L’équipe de Quilombo vous présente des maisons d’édition indépendantes. Une table présentant les principaux livres leur est dédiée à la librairie et vous pouvez bien sur nous commander tous les titres par correspondance.